Game of Thrones. Certains ont lu les livres, la plupart ont dévoré la série (un seul de ces groupes a été déçu par la fin, puisque l'autre n'y a pas encore eu droit). Mais peu de gens savent que l'inspiration majeure de George R. R. Martin pour l'oeuvre de sa vie a été une fiction historique française écrite par un résistant, historien et académicien français.

La saga des Rois Maudits ne peut pas se targuer d'être historiquement factuelle, bien qu'on en ressorte quelque peu instruit sur les événements qui ont mené à la guerre de Cent Ans avec l'Angleterre. Toute la saveur du récit vient de la liberté assez audacieuse qu'a prise Druon pour l'enjoliver. On raconte qu'une lingère aurait eu une enfant secrète avec Louis le Hutin ? En vérité, ce ne sont que des bruits de cour, mais Druon les exploite. Certains disent que Jean 1er le Posthume fut empoisonné : Druon l'affirme, caractérise des personnages méconnus de l'histoire de France, les rend menteurs ou braves, beaux ou laids.

Oui, ce sel de fiction qui rend l'histoire véritablement plus alléchante à lire peut sainement nous mettre sur nos gardes. Qu'y a-t-il de vrai ? Qu'y a-t-il de faux ? Cherchez par vous-mêmes. Mais il faut bien saluer l'énorme travail de recherche, d'assemblage et de production d'une telle oeuvre — surtout avant la venue d'Internet — qui s'étend sur 7 tomes sans jamais vraiment perdre de son souffle.

J'ai seulement détesté le dernier tome. Je n'en ai d'ailleurs lu que les quinze premières pages, avant de feuilleter le reste et, me rendant compte que cette infâme narration à la deuxième personne demeurait tout du long, de le refermer définitivement.

Certains passages s'avèrent assez difficiles à avaler, et ce n'est en rien à cause de la prose de Druon. C'est simplement qu'il se met parfois à bombarder les faits historiques, des personnages à droite et à gauche (attend-il de nous qu'on les connaisse ?), des batailles et des traités, des lieux aussi. Vous pouvez bien essayer de tout mémoriser, mais c'est souvent peu utile, aussi passionné d'histoire que vous êtes.

Une psychologie imagée

Si mon auteur préféré reste assurément Joseph Kessel, autant pour sa prose aussi élégante qu'épique et surtout en toute circonstance intelligible (n'est-ce pas, Dostoïevski ?), je dois bien admettre que Maurice Druon effleure sans peine la grandeur de son oncle.

Je le trouve brillant dans sa façon de décrire l'humain, autant l'apparence que le caractère. C'est toujours concis, efficace, et surtout très imagé. Impossible de lire une scène où intervient Robert d'Artois sans sentir trembler le sol même où l'on se tient, ni de lire les aventures de Guccio Baglioni sans voir ses manières italiennes incisives, ni d'entendre la voix lascive de Béatrice d'Hirson... Et le texte est souvent ponctué de petites remarques sur la vie ou sur l'humain en général, jamais vraiment subversives, mais toujours pertinentes, bien placées, le genre de remarque qui arrive simplement à verbaliser une pensée sourde que vous avez longtemps trimballée, ou à vous montrer les choses sous un angle neuf. Un peu comme l'a fait René Barjavel dans La Faim du Tigre.

Druon trouve par ailleurs ce juste équilibre, que je cherche moi-même dans mes récits, où il décrit ce qu'il faut et laisse l'imagination du lecteur faire le reste.