Les atmosphères de Wordclock
19/09/2024
(Read in English)
J'ai le sentiment que peu d'artistes de musique cinématique/ambient parviennent à trouver leur vraie identité sonore, particulièrement dans des albums.
J'en connais bien quelques-uns : excluant le côté ambient, car une bonne moitié de son travail se range davantage dans la dimension uptempo, l'immense Arkana a produit des morceaux d'une qualité et d'une complexité grandioses — et non, mes mots n'ont rien d'hyperbolique. Je pense à l'album Iskatallith, particulièrement aux morceaux Istento Eternum, Umi and the Serpent et Silentium, riches en frissons, scènes tragiques et batailles divines. Ça, pour le coup, c'est un bel exemple d'identité sonore parfaitement respectée au sein d'un album, et plus globalement, d'un artiste. Je reviendrai sans doute ultérieurement sur son travail génial.
Il y a aussi le très bon Zack Hemsey. J'ai beaucoup écouté Mind Heist (à l'époque du trailer d'Inception...), The Way et la très bonne bande originale de The Candidate. Sa meilleure oeuvre reste, selon moi, son album Goliath, qui explore de façon surprenante, pour ainsi dire, intelligente, toute une palette d'émotions à travers une base musicale simplissime.
Je pourrais aussi mentionner Atrium Carceri, mais d'une voix un peu plus mitigée, car j'ai l'impression qu'on pourrait ranger tous leurs sons dans le même album... en exagérant en peu. Malgré ça, j'ai tendance à toujours écouter les mêmes musiques, surtout Shrieking of Angels pour ses grands accès d'effroi, et sa fascination morbide, au bord de l'infernal, qui me rappelle la sublime R'lyeh de Sephiroth.
Il y a deux ans, je crois, j'ai découvert par hasard un compte instagram au nom très binaire (littéralement). Le type derrière cette page, Ego, partageait, et encore aujourd'hui d'ailleurs, de l'art généré par IA, dans les tons Renaissance/Dark-fantasy biblique, comme des icônes hallucinées et des peinture décrépies de grands maîtres disparus. Et Instagram a depuis peu ajouté une chouette fonctionnalité qui permet de jouer des musiques sur des posts statiques (une photo par exemple). Et Ego jouait certains sons de... Wordclock.
L'audace de "Self-Destruction Themes"
Le premier son à avoir piqué ma curiosité était 32 Walls, plus précisément ce passage vers 3:45 où un long murmure désacré s'ajoute au rythme doucereux et à ces notes qui me rappellent une pluie lasse. En fait, ça m'a piqué parce que c'était tout à fait unique. Aucune de ces couches sonores isolées n'a quoi que ce soit d'angoissant, mais ainsi combinées, il en émane une atmosphère assez sinistre, et fascinante.
32 Walls est une piste de l'album Self-Destruction Themes, au début franchement timide (les premières pistes, de Here We'll Be Gone à Something More, n'ont à mon goût rien de vraiment original).
Mais il semblerait que c'est à la fin de l'album, à partir d'Every Shade, que Wordclock a vraiment osé prendre un sacré virage.
Avec Every Shade, on reste dans le thème instauré jusque là de douceur planante, un peu rêveuse, comme le vol d'un grand aigle sur une forêt rouge d'automne, mais il s'en dégage une sorte d'inconfort difficile à verbaliser. Cela ne prépare que mieux à la piste suivante, certainement ma préférée de cet album : Something Else.
Avec Something Else, on rentre carrément dans l'horreur, mais pas l'horreur vulgaire et agressive avec ses cordes criardes et ses cymbales et ses tambours. Non, on rentre dans l'effroi savamment amené avec, tout d'abord, une ambiance de fond parfaitement élaborée, et ce violon du début qui se mue, lentement, insidieusement, en plainte monstrueuse comme celles que pousse sûrement Cthulhu lorsqu'il remue dans son sommeil. Par-dessus tout, il instille une terreur absolument fascinante, qui ne cesse de me rappeler cette scène, dans un récit qu'écrit mon meilleur ami, où l'insouciance qui teinte le monde d'une jeune fille s'efface d'un seul coup lorsqu'elle découvre par hasard une immense cathédrale de chair humaine dormant sous son village de toujours ; et bien qu'horrifiée, elle continue, tout comme Something Else, glaçant, donne envie de s'en soûler.
Après le vent glacial jeté par Something Else, 32 Walls prend le relais en rééquilibrant un peu l'horreur avec la fascination. Cette piste, comme je l'ai écrit plus haut, me rappelle une pluie lasse qui tomberait sur une église ruinée alors qu'y murmurent les saints des vitraux brisés, conjurant un mauvais sort amené par la négligence de l'Homme... un pèlerin s'y aventurerait peut-être, pour chercher un signe de Dieu, vainement.
Enfin, Lack of Language se débarrasse de l'aspect d'horreur pour réhausser le ton doux de l'album et terminer sur une note d'espoir, quoiqu'un peu décevante, car une véritable plongée dans l'horreur, plus assumée, aurait à mon avis été du plus fort effet. Lack of Language n'est d'ailleurs pas sans rappeler In The Wake Of A Giant, la très belle conclusion de l'album Goliath de Zack Hemsey, et dans une moindre mesure, The Workers of Art de The Cinematic Orchestra.
Ce que j'aime dans cet album, c'est simplement ce brusque changement de ton tout à fait inattendu, et surtout, surtout, surtout, cette magnifique stupeur qui ne cesse de me frapper, même après cent fois, quand j'écoute Something Else.
"A Greater Bliss", une bénédiction
Voilà un album qui porte terriblement bien son nom. Et j'aime les choses qui ont du sens.
9 pistes aux noms évocateurs, et qui, appuyées du dessin de couverture digne d'une icône irradiante, des choeurs sacrés, des bols tibétains, des bruissements cosmiques, de ces voix étranges qui sonnent comme la confession adorée d'un saint pour le Dieu d'une civilisation oubliée aux confins de l'univers : tous ces éléments travaillent merveilleusement bien ensemble pour tisser une diégèse si crédible, si extraordinaire qu'on la croit difficilement intangible.
Tout s'imbrique parfaitement bien. Et il est bien rare que toutes les pistes d'un même album me plaisent de manière égale. Même chez mes préférés : Iskatallith (Arkana), Good Faith (Madeon), ou encore, du même artiste, Self Destruction Themes... il y a toujours un ou deux morceaux qui sonnent un peu en retrait du reste ; sans être mauvais, ils ne sont simplement pas aussi bons.
Il serait bien vain d'essayer de décrire le plus exactement possible tout ce que cet album me procure. Entrer au monastère doré dans By Becoming It. Flâner dans les jardins suspendus de Meant. Écouter une messe ancestrale dans The Spirit Chokes. Gravir une dune avant l'aurore et admirer le lever du jour dans Weighed Upon Us. Entendre la bénédiction hallucinée dans The Less of Me. Observer les reliques sacrées dans Binding With Briars. Découvrir avec effroi la splendeur oubliée d'un tertre perdu dans Beatific, y recevoir la folle confession d'un excommunié dans Unbecoming et enfin, atteindre l'éveil, l'osmose parfaite dans Come, Triumph, brillante conclusion à ce chef-d'oeuvre musical.
Cet album a de quoi obséder - et il m'obsède vraiment. Il vous ferait regretter, plus que toute autre oeuvre de fiction, de ne pas pouvoir entrer physiquement dans l'univers qu'il décrit.
Alors écoutez Wordclock.