Les monstres portent les plus beaux masques humains
17/12/2025
(Read in English)
Suite aux récents décès de deux célèbres personnalités controversées, Jean-Marie Le Pen et Charlie Kirk, je tente fréquemment de comprendre dans quelles circonstances il est acceptable de célébrer la mort d'une personne, comme l'ont fait des milliers de gens aussi bien sur Internet que sur la place de la République, aussi bien à coups de tweets moqueurs que de joyeuses pintes de bière.
Je ne m'étalerai pas sur les deux bonhommes. Je pense qu'ils ont soutenu autant de vérités que de conneries ; je leur portais, à vrai dire, un regard plutôt indifférent. Le Pen s'est montré clairvoyant sur certains aspects du devenir de l'Europe, mais son fiel tardif à l'égard des Juifs ne m'a pas aidé à le trouver sympathique. Kirk avait la louable initiative de débattre paisiblement avec la jeunesse de son pays pour alerter sur tout un tas de sujets, sur lesquels il n'avait pas toujours raison, et sur lesquels sa position de strict conservateur me laissait parfois perplexe (étant moi-même franchement conservateur !), sans compter son inflexible foi qui pouvait, parfois à juste titre, en inquiéter certains.
Ces deux hommes se sont éteints dans des circonstances bien différentes. Pourtant les réactions suscitées se ressemblent étrangement. Et ça fait quelques mois que ça me travaille.
Une désinhibition morale collective
Se délecter de la mort d'un homme, quel qu'il fût, témoigne d'un beau naufrage civilisationnel et d'un profond vice moral.
On peut, bien sûr, se sentir soulagé d'apprendre la mort d'un adversaire. Se dire humblement que le monde se portera mieux ainsi. Se sentir apaisé de savoir qu'un terroriste sanguinaire, un baron de la drogue, un violeur libérable soient ainsi privés de toute capacité d'à nouveau infliger des souffrances à quiconque. J'ajouterais qu'il est futile de se sentir rassuré par la mort d'un politicien ou d'un chef religieux, car les idées ne meurent jamais avec eux.
Mais il n'est jamais question de célébrer la mort en elle-même. Car en plus d'être absurde de cruauté, c'est normaliser l'idée que certaines vies ne valent rien.
Il ne me viendrait même pas à l'idée d'en rire, de lâcher un "bien fait pour sa gueule !", car employer ce genre d'invective vous enterre plus bas que toutes les tombes du cimetière. Peu importe la personne concernée, et peu importe ses actions. Célébrer la mort pure et simple d'un individu ne trahit qu'une désinhibition morale effarante.
Comme tout le monde, il y a pas mal de personnalités publiques que je ne peux pas encaisser : pour faire l'analogie avec Le Pen et Kirk, je nommerais Mélenchon et Hasan Piker. Si ces deux hommes venaient à mourir, de quelque façon que ce soit, en aucun cas je ne m'en réjouirais. J'en serais aussi sincèrement choqué s'ils étaient assassinés comme l'a été Kirk. Bien sûr, je ne vais pas chialer jusqu'à la famine, car je suis profondément en désaccord avec eux et j'estime qu'ils propagent des idées dangereuses. Alors je me contenterais sainement d'admettre me sentir soulagé, jamais sans reconnaître qu'au bout du chemin, c'est un homme qui a perdu la vie.
Mais la simple idée de lever mon verre à la mort de Mélenchon, de Raphaël Arnault, de Netanyahu, de Salah Abdeslam, de n'importe quel homme ou de n'importe quelle femme, me rend malade. Demandez-moi de vous joindre à la célébration hurlante et éhontée de quelconque décès, et je vous enverrai proprement chier sans concession.
Le paradoxe de la supériorité morale
Le plus ironique, c'est que la grosse majorité des personnes que j'ai vues célébrer à outrance la mort de ces deux hommes se qualifient volontiers d'humanistes, de progressistes, et "du bon côté de l'Histoire". Ils semblent en vérité trop aveuglés par leur haine absolue de l'ennemi pour comprendre que se moquer d'un cadavre ou danser sur une tombe est incompatible avec toute éthique humaniste cohérente. Forcément, plus on diabolise l'ennemi, moins ça semble dérangeant d'adopter à son égard les plus monstrueuses opinions.
Ce phénomène n’est pas l’apanage d’un camp politique précis. Mais il est difficile de nier qu’il s’exprime aujourd’hui avec une particulière assurance dans les milieux où la politique s’est muée en morale absolue, et où l’ennemi, une fois réduit au Mal, cesse définitivement d’être un homme. Dans ces deux cas précis, ce sont ceux qui se revendiquent du progrès et de l’humanisme qui l'ont manifesté avec le plus de ferveur. La mort n'est pas un spectacle, même quand l'individu est coupable ou justement détesté.
On peut beaucoup apprendre d'une personne en observant la façon qu'elle a de réagir à la mort d'une autre. J'ai été estomaqué de constater cette jubilation morbide chez certains proches que je croyais invariablement humains. À partir de là, ce n'est plus une question de politique, mais de décence. Et il est certainement déroutant de constater avec quelle habileté certains dissimulent leur hideuse nature derrière des masques très humains.