On sous-estime les génies, et surtout les imbéciles
05/11/2025
(Read in English)
Je présume que les capacités d'estimation de l'intelligence d'autrui varient lourdement d'une personne à l'autre. Peut-être que le facteur le plus sévèrement déterminant est l'intelligence elle-même. Peut-être que l'âge y participe, car avec l'âge vient l'expérience.
Déjà, comment définir l'intelligence ? C'est un mot qu'on a tendance à employer pour désigner rien et tout en même temps — souvent de façon erronée, d'ailleurs. N'étant en aucun cas détenteur de la vérité, je vais simplement donner ma définition à moi : les briques qui, selon moi, agglomérées ensemble, constituent ce que j'appelle "intelligence". Je crois savoir que la définition varie en fonction du domaine (philosophie, psychologie...), mais j'ignore à quel degré, et quoi qu'il en soit, peu importe.
Si je devais donc définir l'intelligence de façon concise, je dirais qu'il s'agit de la capacité d'adaptation à des changements d'environnement, la faculté de compréhension profonde, la faculté d'analyse, et la corrélation des connaissances. J'aurais pu ajouter la capacité d'objectivité et de neutralité, mais cela relève davantage de la sagesse.
Tout est affaire d'écart-type.
Culture ou intelligence ?
Je voudrais rappeler qu'une partie de ce que nous appelons "intelligence" dépend des connaissances qu'on a absorbées. Deux individus peuvent être dotés de capacités de raisonnement similaires, mais si l'un dispose d'une meilleure connaissance de certains sujets que son compère, il paraîtra plus vif sur ceux-ci, alors que l'autre n'en serait pas réellement moins capable.
De plus, je parlais tantôt d'écart-type : j'ajouterais que celui-ci est multidimensionnel. Je veux dire par là que l'intelligence n'est pas vraiment uniforme. Certains ont les neurones câblés pour les chiffres mais peinent à comprendre les dynamiques sociales. On peut être très intelligent dans un domaine donné et franchement limité ailleurs.
Et surtout, surtout, la culture n'est pas l'intelligence. Se croire plus intelligent qu'un semblable sous prétexte qu'on a lu davantage et davantage étudié l'histoire et la philosophie (par exemple), c'est se fourrer le doigt dans l'oeil jusqu'à toucher la rate. Je fais part de cette parenthèse par expérience, en désignant sans concession tous ces dandys pompeux qui adorent sermonner à tout va avec pédance car ils croient qu'avoir lu Nietzsche rend intelligent. L'intelligence se manifeste plutôt dans la façon de relier, de comprendre, et d'interpréter.
Tout est affaire d'écart-type
Je crois que notre perception tend à inconsciemment aplanir les écarts. En l'occurrence, nous comprenons tous qu'il existe des gens plus intelligents et moins intelligents que nous. Mais nous estimons que cet écart demeure relativement limité, jamais gargantuesque, et on s'imagine que les gens baignent tous plus ou moins dans la moyenne.
C'est normal, le cerveau suppose la similarité. Je sais qu'on connaît, en psychologie, le biais d'autocomplaisance, mais ce dont je veux parler serait plutôt nommé biais d'autoréférence. Et c'est renforcé par le fait qu'en milieu social, on ne voit que les comportements, pas forcément les intensités internes qui les causent.
Peu importe où l'on se situe sur le spectre, je pense que l'écart-type est plus grand que la plupart le soupçonnent. Vous sous-estimez probablement le nombre de types bien plus malins que vous — et ils sont légion ! C'est normal, on a naturellement tendance à se valoriser jusqu'à ce qu'une gifle de réalité, dispensée par autrui ou par nous-mêmes pour les plus sages, ne vienne calmer l'ego. À l'inverse, bien qu'elle ait tendance à être plus importante, votre estimation du nombre de gens vraiment moins intelligents que vous est également biaisée : ils sont bien plus nombreux que ça. Je dirais même qu'il existe une inquiétante pétachiée de gens sacrément déraisonnés dont il est difficile de comprendre l'existence.
Il y a beaucoup de gens futés et beaucoup de vrais cons. Rien de nouveau sous le soleil. Mais ils ne sont pas tous seulement "un peu" moins ni "un peu" plus que vous. Je crois que ce simple constat suffit parfois à regarder notre place dans le monde avec un peu plus de précaution.