Récurrente pour certains, rare pour d'autres, inévitable pour tous ceux dont le cœur brûle de cette passion sourde qui les pousse à noircir du papier pour raconter quelque chose : la page blanche est l'ennemi justement redouté des écrivains.

Est-ce lié à l'âge, à la culture, à l'expérience littéraire ? Oui, dans une certaine mesure. Ça arrive à tout le monde, et ça peut arriver n'importe quand — mais je crois que les facteurs cités plus tôt affectent sa sévérité. La page blanche m'effraie clairement moins que lorsque je commençais à écrire régulièrement, six ou sept ans plus tôt. Chacun développe ses propres méthodes pour la repousser (car elle revient toujours), alors le meilleur conseil que je puisse vous donner est de vous connaître vous-mêmes — pas facile ! Et pourquoi pas partager quelques conseils que j'applique fréquemment.

À la douche

Il vaut mieux se doucher tous les jours pour entretenir une hygiène correcte, tout comme il est préférable de lire et écrire tous les jours pour entretenir votre cervelle littéraire.

Rien de démesuré (il ne vous faut pas trente minutes pour vous doucher) : lisez un ou deux chapitres et écrivez, vraiment, forcez vous à écrire au moins vingt ou trente minutes au quotidien. Thomas Harris, l'auteur de la trilogie d'Hannibal Lecter, disait (grossièrement traduit) quelque chose de très pertinent :

"[...], parfois, il faut vraiment forcer, grogner et transpirer. Certains jours, vous allez à votre bureau et vous êtes le seul à vous présenter, aucun des personnages ne se montre, et vous restez là tout seul, à vous sentir idiot. Et certains jours, tout le monde se présente, prêt à travailler. Vous devez vous présenter à votre bureau chaque jour. Si une idée se présente, vous voulez être là pour la saisir."

N'attendez pas passivement que les idées vous arrivent dans le gosier : elles viendront d'elles-mêmes une fois la machine en marche et suffisamment huilée.

Et pour garder cette machine proprement en marche, il convient de simplement absorber de la matière littéraire (quelle qu'elle soit, sa nature importe peu tant qu'elle est de qualité suffisante), et d'en produire, à mon avis, au moins autant qu'on en absorbe (là encore, la nature des productions importe peu tant qu'on les soigne assez : lettres, romans, articles, réflexions personnelles...). Essayez de consommer de la littérature de la même qualité que celle que vous souhaitez produire.

D'ailleurs, quand je parle de page blanche, j'entends un blocage lié à l'inspiration. On peut certes se heurter à une problématique de style, mais cela ne perdure jamais bien longtemps, car ce que l'on cherche dans ces moments-là relève souvent davantage de la perfection littéraire que du souhait de faire passer un message clair.

Changer d'air s'il est trop vicié

Je sais que cette méthode brutale (se confronter au problème en écrivant de force) fonctionne presque toujours pour moi, et qu'il en est de même pour pas mal d'autres gens. Cependant, passé un certain degré, les pannes d'inspiration demandent un peu plus d'effort pour être annulées. En fait non, il serait erroné de parler d'effort ; en cas de panne d'inspiration majeure, je pense que deux solutions efficaces s'offrent à nous.

S'il s'agit d'une indécision : parlez-en. J'ai tendance à vouloir, au moins dans récits, tout élaborer et tout concevoir moi-même. Mais parfois on se tient à un carrefour duquel partent plusieurs embranchements majeurs de notre intrigue, et il faut en choisir un, mais, tétanisé, on peine à se décider car chaque branche a autant de bon à offrir que les autres. Et chaque fois que ça m'est arrivé, une discussion de cinq minutes avec mes meilleurs amis ont très clairement mis en lumière l'embranchement à suivre.

S'il s'agit en revanche d'une réelle sèche d'inspiration (vous vous tenez à ce carrefour mais aucun chemin n'en part), alors il est peut-être sage de mettre ce projet de côté temporairement. Après tout, les bonnes idées poussent spontanément avec le temps : plus dure la gestation, meilleur sera le produit livré. Peut-être qu'une semaine, ou un mois, ou un an après avoir mis ce projet de côté, vous serez en haut d'une montagne, ou au bureau, ou dans votre bain, et d'un coup votre esprit vous trouvera la pelle en or pour déblayer ce vilain blocage et remettre de l'encre à votre plume. En tout cas, espérez-le !